Famous first words
Les derniers mots de nos illustres aînés ont été recueillis avec solennité et transmis de génération en génération pour parvenir jusqu’à nous.
Certains sont une tentative assez flagrante d’assurer un peu plus sa place dans la postérité : « C’est ici le combat du jour et de la nuit… Je vois la lumière noire » — Victor Hugo.
D’autres sont le reflet d’un doute quant à l’entièreté de son œuvre : « Personne ne comprend ? » — James Joyce.
D’autres encore sonnent comme une dernière bravade : « Mon papier peint et moi nous livrons à un duel à mort. L’un ou l’autre de nous va devoir s’en aller. » — Oscar Wilde.
Ces mots, bien qu’intéressants, surviennent cependant après tant d’autres. Karl Marx ne disait pas autre chose sur son lit de mort « Allez, sortez ! Les dernières paroles sont pour les imbéciles qui n’en ont pas dit assez ». Il est déjà assez difficile pour un auteur de trouver des choses intelligentes à répondre à ceux qui l’interrogent sur son œuvre. Alors devoir tout résumer en quelques mots, quelle pression ! C’est certainement ce qui a amené Mark Twain à ironiser « Les gens célèbres devraient toujours faire attention à leurs derniers mots. Les écrire sur un morceau de papier et les faire lire à leurs amis. Il ne faut certainement pas attendre la fin de sa vie pour ce genre de chose… ».
Non, ceux qui m’intéressent sont plutôt les premiers mots sortis de la bouche de ces monstres sacrés. Le premier mot précisément. L’incipit de leur vie en quelque sorte. Était-il possible de discerner dans ces quelques syllabes des prédispositions innées ? C’est là-dessus que les nourrices, les parents et les employés de maison auraient dû nous informer.
L’auteur du Great Gatsby s’est-il élancé dans le monde avec un « Daisy », un « Money » ou un Whisky » ?
Le premier mot d’Orson Welles a-t-il été « Cookie » ou bien « Alien » ?
Nicolas Mathieu a-t-il demandé un simple « Biberon » ou bien s’est-il mis en tête de « Cornaquer » sa baby-sitter à travers la maison ?
Au grand désespoir des parents, certains enfants ne parlent pas avant l’âge de 3 ans. Avant d’avoir quelque chose d’intéressant à dire. Telles des éponges, ils emmagasinent patiemment les syllabes, les mots, les phrases. Ils préfèrent au bavardage la richesse de leur vie intérieure. Mais une fois le flot de paroles amorcé, il ne s’arrête plus, pour compenser le temps perdu. Combien compte-t-on de mutiques repentis parmi les génies littéraires ? Là encore, les statistiques sont incapables de nous renseigner. Bien entendu, après avoir été espéré aussi longtemps, ce premier mot aura encore plus d’impact et sera scruté, disséqué…
Pourquoi cet intérêt particulier ? Lorsque j’avais un an, mon frère avait 16 ans et ma sœur 14. Mon frère avait la tête dans le guidon, à essayer de réviser pour des examens au milieu de mes pleurs – j’étais un enfant maladif – et n’avait pas de temps à me consacrer. Ma sœur s’occupait beaucoup de moi, et j’étais toujours collé à ses basques. Mais à 14 ans, elle avait beaucoup de choses à se raconter avec ses copines. Et mes parents avaient consenti à lui installer un téléphone dans sa chambre. A peine rentrée du lycée, elle composait le numéro de l’une d’elles et s’allongeait sur le lit avec le combiné. Elle entortillait le fil entre ses doigts pendant qu’elle parlait – en tout cas c’est comme ça que je l’imagine – et gardait un œil sur moi. La ligne était monopolisée jusqu’au soir, mais comme en contrepartie elle s’occupait de moi, cela devait être un deal acceptable pour les parents.
Comme je vous l’ai dit, je passais beaucoup de temps dans la chambre de ma sœur et elle passait beaucoup de temps au téléphone. Il devait y avoir de nombreux rebondissements dans ces conversations, car quand j’ai fini par articuler mon premier mot, un soir à table, ce qui est sorti était un cristallin « Putain ».
Voilà pourquoi je donnerais cher pour connaître le lien de causalité entre ce premier mot et tous ceux qui s’ensuivent.
Je me serais volontiers contenté d’un classique « Papa », « Pipi », « Wouf », mais non, ma famille est formelle, et ne manque pas une occasion de ressortir l’anecdote.
Et au-delà de l’impact, supposé ou non, sur ma carrière littéraire, imaginez un peu la pression pour trouver une conclusion qui claque ! Pour toutes les raisons évoquées précédemment, je ne compte guère sur mes derniers mots. Non, pour compenser ce « Putain » originel, il ne faudrait rien de moins qu’une épitaphe à la F. Scott Fitzgerald « Et nous luttons ainsi, barques à contre-courant, refoulés sans fin vers notre passé ». Il y a du boulot…